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Rêves de femmes à Toula


Qu’est-ce qui pousse Antonina, Olga, Irina et Elena à s’inscrire dans des agences matrimoniales à l’étranger ? L’envie d’une vie meilleur, bien sûr, mais aussi un regard terriblement sévère sur l’homme russe

Antonina ne demande pas la lune. Le prince charmant de ses rêves est « un homme ordinaire ». Mais il aura une qualité : il saura la respecter. A 48 ans, elle n’a jamais connu ça. « Une femme de mon âge a envie de se sentir femme, dit-elle, aujourd’hui j’ai envie d’avoir quelqu’un qui me respecte à mes côtés. Est-ce que je ne le mérite pas ? »
Les Russes sont de moins en moins nombreux à s’exiler. Mais, depuis quelques années, le nombre de femmes russes qui partent – sans prendre la direction d’un pays de l’ancien bloc soviétique – est nettement supérieur à celui des hommes (+3 932 en 2000, +4 537 en 2001, +4 376 en 2002, sur un total d’environ 30 000 départs)

Si la quête d’Antonina ne passe pas par la Russie, c’est pour une raison simple : « Un Allemand, un Italien, un Français, a beaucoup plus de respect pour les femmes qu’un Russe ». Evoquez d’éventuelles motivations économiques, elle prend la mouche. « Est-ce que j’ai l’air d’une « bomj » (sans-domicile-fixe) ? » Veste de cuire noire, ongles polis vernis d’un rose nacré, cette femme, divorcée deux fois, mère d’un fils de 28 ans, n’a visiblement pas de problème de fins de mois. D’ailleurs, elle part en vacances en Italie la semaine prochaine. Non, ce qu’elle cherche, ce n’est pas la sécurité financière, mais « un homme digne ». Or elle a « vu des statistiques » : « Les meilleurs pères de famille sont français, suédois et norvégiens. » Comparés aux Russes, les Occidentaux « boivent moins, travaillent plus, sont plus responsables vis-à-vis de leur famille ». Américains et Australiens sont loin. Italiens,Français, Allemands, Autrichiens ont l’avantage de la proximité, qui permettra le repli vers la Russie en cas d’échec. … Vivre mieux, ce n’est pas seulement, disposer d’une carte de crédit. C’est aussi vivre dans un pays où la condition de la femme est moins lourde à porter.

Elena, une petite blonde de 26 ans qui enseigne la chimie, a été épatée par la façon dont un Suédois, qui travaillait à Toula, a fait la cour à s?ur. « Ca a duré, duré, il s’est accroché… Les hommes d’ici n’auraient pas fait ça. » Aujourd’hui, sa s?ur vit en Suède, et elle-même cherche le bonheur loin de ses compatriotes, « grossiers, pas cultivés ». « Il y en a beaucoup qui boivent, plein d’autres qui se piquent à l’héroïne, soupire-t-elle. Depuis l’âge de 18 ans, je suis déçue par les hommes russes. Mon dernier fiancé, avec lequel je suis restée pendant trois ans, se comportait de façon horrible. Un jour, il m’a battue et m’a pris mes papiers. La police n’a rien fait pour m’aider. En Europe, une femme battue obtient de l’aide.

La police russe n’enregistre généralement pas les plaintes des femmes battues. Aucune statistique ne permet donc de mesurer l’ampleur des violences domestiques. Des études sociologiques montrent toutefois que 30% des femmes Russes mariées font régulièrement l’objet de violences physiques. Chaque jour, 36 000 femmes Russes sont battues par leur mari ou leur compagnon, selon des estimations.

Olga n’a pas été battue. Pourtant, elle aussi se dit déçue par les hommes. Elle n’a que 41 ans, mais les traits tirés de son joli visage trahissent une fatigue de la vie. Son diplôme d’ingénieur en construction (relativement banal chez les femmes russes) ne vaut rien sur le marché du travail. Comme beaucoup de femmes, elle exerce une profession dont les hommes ne veulent plus, celle d’enseignante, dévalorisée parce que mal rémunérée. Divorcée, mère d’un garçon de 13 ans, elle ne peut évidemment pas vivre avec son salaire – l’équivalant de 50 euros par mois. Alors, comme tout le monde, elle accumule les « petits boulots » - cours particuliers, création de céramiques, etc. « Je ne vois pas d’avenir ici, ni pour moi ni pour mon fils, dit-elle, et aucun des hommes que j’ai croisés dans ma vie n’était capable de m’en offrir un. » Bien sûr, « il existe en Russie des hommes dignes ». Mais « ils appartiennent à la génération de ma mère ».

« J’imagine qu’en Europe les hommes sont moins occupés par eux-mêmes, moins narcissiques, qu’ils ont plus de respect pour leur femme, qu’ils la considèrent comme un être humain, qu’ils sont prêts à partager avec elle leurs droits et leurs devoirs. » Si les hommes russes sont, d’après elle, « infantiles », c’est « le résultat de l’éducation soviétique, d’une politique ; l’Etat assumait toutes les responsabilités, guidait les gens toute leur vie ». Quand à l’égalité entre les sexes vantée par la propagande, « c’était surtout l’égalité en ce qui concerne les travaux durs, les femmes avaient le droit de couler le béton ».

A l’époque soviétique, « le chef de famille, c’était l’Etat », confirme Elena Erchova, la présidente du Consortium d’association de femmes, une organisation qui fédère plus de 150 organisations féminines. « Les familles reposaient sur les épaules des femmes ; l’Etat disait comment les enfants devaient être élevés, et les hommes étaient libres de toute obligation familiale. » Au début des années 1990, quand l’édifice s’effondre, les usines ferment, le chômage se généralise, les salaries ne sont plus payés et, « en perdant leur travail, ou leur salaire, les hommes perdent leur statut et se mettent à boire ». … « Plus d’un mariage sur deux se termine par un divorce, poursuit Mme Erchova. La famille typique, aujourd’hui, c’est une mère avec un ou deux enfants. »
Entre 1990 et 2001, le nombre d’homme morts d’alcoolisme a été multiplié par trois. L’espérance de vie des femmes est de 72 ans. Celle des hommes, en chute constante, n’est plus que de 58 ans.

Marie–Pierre Subtil ( – 23/10/2003)

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